Attendu que désormais : 1. Tout est culture , 2. Tout fait dictionnaire, 3. Rien de ce qui range par ordre alphabétique dans le domaine du savoir ne saurait échapper aux Presses Universitaires de France, 4. L’histoire culturelle est une discipline en plein essor, il était par conséquent inévitable que ses meilleurs spécialistes fussent réunis afin de livrer à la curiosité publique un ouvrage de référence, le Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine (928 pages, 39 euros, PUF). Ce qui conduit certains d’entre eux à se citer, à parler d’eux à la troisième personne et à s’autoréférencer. Quelque cent cinquante experts s’y sont partagés environ trois cents articles. Les notules sont généralement bien faites, fournies, complètes, quoique les bibliographies y soient réduites au minimum syndical, d’ « Acculuration » à « Zoo » en passant par « Climat », « Faits divers », « Jeunesse », « Morale », « Patronage »… Des choix souvent académiques et sans surprise à l’intitulé ennuyeux. Nous n’irons pas chicaner sur les absences, comme le font d’ordinaire les critiques de dictionnaires, car ce serait vain et sans fin. Toute sélection est exclusion. Le lecteur, dont on connaît le tropisme, s’y étonnera de ne pas trouver d’entrée à « Ecrivain » mais il se consolera aussitôt en lisant les colonnes d’Antoine Compagnon à « Auteur ». Mais c’est l’entrée « Pétanque », quatre colonnes tout de même signées de Patrick Clastres, qui finalement le poussera à reprendre l’ouvrage à son début et à se poser les questions de fond. Non qu’elle soit indigente, au contraire : on y apprend une foule de choses sur l’expression « être Fanny », le rôle du Cointreau dans l’élévation de ce jeu d’adresse au rang d’un des beaux-arts, les stratégies rivales du Petit Provençal et de La Marseillaise pour capter le marché des boulistes, le changement d’image du jeu depuis que Canal + s’en est emparé, jusqu’à l’introduction de la pétanque en option au baccalauréat ! A la fin, rassasié d’informations, on se dit que si la pétanque y est, pourquoi pas le Jeu de paume ? Ce qui conduit à mettre le doigt sur ce qui fait problème dans le projet même d’une telle entreprise : qu’est-ce qui relève de la culture ? Ou plutôt : qu’est-ce qui n’en relève pas ? On s’en doute, une telle interrogation méthodologique ne se règle pas en deux pages. C’est pourtant le cas. Dans leur introduction, les maîtres d’œuvre de ce grand chantier, Christian Delporte, Jean-Yves Mollier et Jean-François Sirinelli, liquident l’affaire en deux pages. Ils reconnaissent le caractère hybride de la chose, l’absence de mise en abyme du dictionnaire dans le dictionnaire afin de réfléchir à son objet, la vanité de toute prétention à l’exhaustivité et le privilège accordé à l’historiographie au risque d’en faire un livre pour historiens. Mais d’après eux, s’ils ne vont pas plus loin, c’est que l’histoire culturelle a tellement bien fécondé les champs des voisins (le politique, notamment) qu’il s’avère inutile de l’enfermer dans des catégories. « Pour cette raison même, on se gardera bien de poursuivre ici l’inventaire des principes qui ont présidé à l’élaboration de ce dictionnaire ». Ni ici ni ailleurs au motif qu’ils seraient partout sous-jacents, ce qui est bien regrettable. Un tel vide nous précipite vers un dictionnaire spécialisé, celui-ci par exemple, afin d’y chercher une définition de la culture pour que l’on sache de quoi il en retourne. Or si on y trouve bien des entrées à « Culture de masse », « Culture des élites », « Culture médiatique », « Culture-monde », « Culture populaire », « Cultures politiques », il n’y en a pas pour la culture toute seule en majesté conceptuelle.
Pierre Assouline, La république des livres, 9 avril 2010